
Format : 14,8 cm x 21 cm
Roman avec lecture en musique téléchargeable
Public ado-adultes
ISBN 978-2-491347-3-14
Parution janvier 2022
54 pages
Mujeres libres
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« Devenir femme se préparait dès la prime enfance par de longs exercices de soumission. Je me sentais semblable à ces pieds de vigne frêles qui grimpaient sous le soleil brûlant, le long de leur tuteur. De jeunes pousses qui épaississaient lentement, contraintes de se contorsionner dans l’espace qui leur était réservé, de ne pas prendre trop de place, mais obligées de produire le plus de fruits possible. »
Les Mujeres libres désigne un vaste mouvement libertaire porté par des femmes qui rêvaient de s’émanciper et d’instruire leurs semblables. Il naît en Espagne dans les années 30 et chemine encore aujourd’hui à travers le monde. Ce roman retrace avec force la vie d’une poignée de ces héroïnes, dans des portraits bouleversants qui traduisent leur engagement sans faille.
Coup de cœur de La revue des livres pour enfants (BNF) 2022.
Texte d'Isabelle Wlodarczyk
Musique de Pierre Diaz
Graphisme de Hajnalka Cserhati
Je suis née en 1923, au cœur de la province de Madrid, dans une famille modeste, comme tant d’autres. Mon père conduisait des tramways et ma
mère travaillait dans une usine de filature. J’étais la première fille, après trois garçons.
À six ans, ma mère m’a initiée à la vie de femme, en une seule phrase lapidaire : une fille doit fermer les yeux quand il le faut. Avoir les paupières cousues était la première injonction maternelle.
Je m’y soumettais si pleinement que je m’émer- veillais de pouvoir encore ouvrir les yeux le matin, en me réveillant. Je soulevais mes paupières lentement, douloureusement, comme si elles étaient lestées d’un poids immense. Elles me paraissaient entourées d’un fil invisible, tissé par de longues générations à grandir recroquevillées, sans faire de bruit, à courber l’échine, à marcher à pas feutrés pour servir les hommes.
J’apprenais à fermer les yeux sur les injustices et à accepter l’obscurité radicale et permanente du monde, sans même avoir la volonté de réclamer le simulacre d’une couleur ou d’une demi-teinte, sans aspirer à la palette qui les compose.
J’ai grandi dans cette nuit que toutes les petites filles d’Espagne ont éprouvée.
Parfois, je me hasardais à regarder timidement ma mère se déplacer dans sa robe corsetée de plumes de corbeau, la tête recouverte d’un épais foulard, autour de ses cheveux de jais. Elle était femme d’anarchiste et soumise, fidèle à une société agonisante engendrée par le catholicisme et le poids des traditions. Étoffe opaque, elle dispensait l’obscurité, là où j’espérais qu’elle m’éclairerait.
Je ne sais par quel miracle, l’injonction maternelle devint le moteur même de ma rébellion. À neuf ans, j’élargissais une fissure dans ma chambre avec un bout de bâton pour regarder au travers, faire tomber mes œillères. Je voulais voir. Tout voir.
Même à travers les murs.
J’espionnais les amis de mes parents réunis dans la cuisine. Des anarchistes comme mon père, en pleine révolution. Tous adhérents à la CNT et ivres de cette effervescence bouillonnante qui s’emparait des champs et des usines.
Ma mère écoutait timidement. Parfois, elle se hasardait à prendre la parole pour abonder dans le sens de son mari. Puis, elle disparaissait pendant de longues heures, s’activait aux fourneaux sans faire de bruit et ne réapparaissait à la conscience des autres qu’au moment de servir à boire ou à manger.
Mes frères participaient aux conversations et mon père les invitait à parler, même pour ne rien dire. Moi, j’étais une fille et mon avis n’importait pas. Mes yeux étaient collés à ce trou, comme si l’avenir était inscrit là, dans cette béance incertaine. C’était une brèche et mon premier acte de rébellion clandestine.
J’ai observé mes parents, pendant près de quatre ans, à travers la fissure. J’ai cru, en silence, aux rêves révolutionnaires de mon père, partagé son espoir de changer le monde, éprouvé son indignation et ses éternelles colères. Je m’entraînais à argumenter, à mon tour, lèvres muettes.
Je faisais de si beaux discours, depuis mon quartier général, qu’il m’arrivait d’en pleurer d’émotion.
Je voyais sans être vue. Et, à travers ce prisme si étroit, j’affinais ma compréhension du monde.
J’y lisais toutes les contradictions de l’Espagne, le chemin sinueux qui conduit inexorablement à la guerre : le tableau de deux mondes inconciliables. Les familles riches catholiques qui se cramponnaient à leur dévotion pour l’Église et les pauvres exténuées, qui s’unissaient pour survivre et bâtir une société de partage.
Au fond, dans chaque foyer, la guerre germait déjà. Quiconque aurait pris la peine de regarder par ce petit trou aurait aperçu des mèches prêtes à s’enflammer.
Dans la minuscule cuisine de mes parents, deux hémisphères cohabitaient : le chapelet de ma mère, qu’elle égrenait inlassablement entre ses doigts, et les idéaux révolutionnaires de mon père, brandis, poing levé. Et, du haut de mes onze ans, je savais que les colifichets ne s’arrachent pas si facilement des mains de ceux qui prient.
La guerre civile a explosé en plein mois de juillet et la brèche de mon mur n’était plus une simple lézarde, mais un toit béant.
Ce jour-là, le plafond de ma chambre s’est en partie écroulé. Une étrange fenêtre s’ouvrait sur un monde inconnu d’où les étoiles avaient disparu. À la place des astres, les avions embrasaient le ciel. Je les observais larguer leurs bombes sur la ville tandis que je mordais rageusement des bouts de bois pour protéger mes tympans.
Les camarades de la CNT défilaient à la maison, prêts à mourir pour leurs idées. Tous unis. Les curés se retranchaient dans leurs églises et commençaient à tirer sur les Rouges, du haut de leurs clochers. En soutanes.
Ma mère ne disait rien.
Avis
Ce recueil de trois nouvelles est aussi bref que puissant. Dans un texte ciselé et souvent poétique, l'autrice nous livre, à travers le témoignage de trois femmes, le portrait d'une société rétrograde, à
laquelle vint se heurter une aspiration à la liberté. Le texte est court mais très riche et conjugue la beauté du verbe et l'intérêt du sujet, en distillant nouvelle après nouvelle quelques informations sur le mouvement des
mujeres libres. Du fait de sa concision et de sa qualité ...
Après"Les Jours de poudre jaunes", l'autrice nous propose à nouveau un hommage bouleversant à ces femmes qui ont lutté durant la guerre d'Espagne, cette fois-ci sous la forme de nouvelles. Des portraits inspirants accompagnés par une création musicale tout à fait splendide, je recommande vivement !
Un petit message pour vous partager l'énorme émotion à la lecture du livre Mujeres Libres... incroyable je l ai même relu deux fois et pour moi indissociable avec la musique superbe d ailleurs et vos paroles...on se laisse transporter dans le récit et c est comme si je faisais partie du décor...en toute sincérité merci infiniment 🙏 d avoir partagé l histoire de ces femmes plus qu extraordinaires...et je ne manquerai pas de le faire découvrir à des amies et pourquoi pas dans un café littéraire.